Fête nocturne du patinage au Bois de Boulogne
Charles de Vaudreuil à son père Emilien
Paris le 24 janvier 1867
Mon bien cher Père,
Je ne m’attendais pas du tout à appendre que votre deuxième contact avec le ballet avait représenté pour vous une telle déception ! Basculer aussi brusquement des sommets poétiques d’une Sylphide aux tréfonds de l’enfer, quelle rude déconvenue en effet !
Mais où donc était passée la divine Marie Taglioni ? Tel que vous me décrivez le Docteur Véron, je l’aurais plutôt imaginé faire danser sa protégée sans relâche afin d’assurer la rentrée d’un maximum de recettes sonnantes et trébuchantes. J’ai hâte, désormais de savoir quel fut votre troisième contact avec le ballet et s’il fut propre à ranimer une flamme que la Tentation semblait avoir fait dangereusement vaciller.
En attendant que vous me racontiez cela, ce n’est point de ballet que je vous entretiendrai, mais de patinage ! Comme vous le savez, puisque je vous en ai touché un mot à Noël, mon cher ami Saint-André et moi-même faisons depuis peu partie des heureux membres du Cercle des Patineurs, ce qui nous confère le privilège de sauter du lit chaque matin pour aller consulter le thermomètre : « Gèle-t-il un peu ? Beaucoup ? A pierre fendre ? »
A pierre fendre est notre idéal. C’est l’assurance que les lacs du Bois de Boulogne seront recouverts d’une épaisse couche de glace, solide comme la pierre et polie comme un miroir. Hélas, Paris n’est pas Saint-Pétersbourg et le froid est rarement suffisant pour permettre aux férus du patinage de s’élancer sur les lacs dûment gelés ! En désespoir de cause, on a inventé un subterfuge : des mains zélées arrosent sans relâche le gazon pelé au bord du lac et, le gel nocturne faisant son œuvre, une fine couche de glace s’offre le lendemain aux patineurs. Vite, frottons-nous les mains, nous allons enfin pouvoir chausser nos patins ! Las, il suffit que dans l’intervalle le vent saute subitement au plein sud ; la terre se détrempe, et voici la boue au lieu d’une belle surface glissante !
C’est à peu de chose près la malchance qui poursuivait les membres du Cercle de Patinage à l’approche de la Grande fête nocturne prévue aux alentours du 20 janvier. De froid piquant en redoux, de gel en dégel, la date dut être reportée, tandis que les patineurs, dont votre humble serviteur, passaient par toutes les couleurs de l’espoir et du désespoir. Finalement, il fut décidé que la fête aurait lieu. Et quelle fête, mon Père, quelle féérie ! Les allées du Bois de Boulogne et le lac étaient tout illuminés. Les chênes transformés en réverbères portaient des lanternes vénitiennes éclairant les avenues regorgeant d’équipages. Des centaines de lampions brillaient dans la neige comme des vers luisants et d’innombrables torches de résine projetaient sur les arbres poudrés de blanc les clartés les plus fantastiques. A huit heures sonnantes, depuis l’île illuminée au milieu du lac, la musique des gardes de Paris éclata en joyeuse fanfare.A ce signal, dames et cavaliers, patins aux pieds, la boutonnière ou le chapeau paré d’une lanterne, s’élancèrent sur la glace, tournant, reculant, se croisant, se poursuivant tels des feux follets emportés par le vent.
Quel amusement, mon Père, de glisser ainsi parmi la foule en liesse et de patiner en cadence, tandis que la musique jouait et que des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés formant des nuages verts, rouges, orange, qui s’élevaient comme un vaste arc en ciel au-dessus du lac ! Trois mille personnes circulaient dans l’enceinte réservée, devant le chalet du club et sur la glace. On y pouvait croiser les tournures les plus excentriques, les costumes les plus divers. Grand favori, le manteau russe à triple fourrure et double collet se voyait concurrencé par les grandes toilettes rehaussées de zibelines ou de renard bleu, mais aussipar la redingote à brandebourgs et la veste suédoise ; le bonnet d’Astrakan rivalisait avec la toque écossaise ; la casquette hollandaise avec le chapeau norvégien.
On eût dit un spectacle des bords de la Neva où tout Paris eût été convié. La famille impériale était de la fête, car l’Empereur est un fin patineur et l’Impératrice ne dédaigne pas non plus les évolutions sur la glace. Etaient aussi de la partie le prince Joachim Murat, président du Cercle, le prince d’Arenberg, la princesse de Metternich, le comte Aguado, le marquis du Lau et bien d’autres, en somme la fine fleur de la société, que l’on a également coutume de croiser aux premières de la rue le Peletier.
Mais le temps filait sans qu’on y prît garde et soudain une détonation retentit, donnant le coup d’envoi à un splendide feu d’artifice. Les fusées se mirent à jaillir de plus en plus haut à l’assaut du ciel, éclatant en bouquets puis retombant mollement jusqu’à l’ultime crépitement signifiant la fin de cette fête charmante. Peu à peu, les feux cessèrent de flamboyer, les rires de fuser, la glace de miroiter, la neige de scintiller… L’heure était venue de se retirer.
Telle fut mon Père, la fête nocturne du patinage au Bois de Boulogne, dont Paris se souviendra longtemps. La tête encore pleine de rêves, je vous dis adieu et vous souhaite de vous porter le mieux du monde.
Votre fils dévoué
Charles de Vaudreuil
Notes :
Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne : en 1852, le Bois de Boulogne est cédé à la Ville de Paris et fait l’objet de travaux d’embellissement, selon les instructions de Napoléon III. En 1865, la Ville concède à bail un terrain situé Pelouse de Madrid, à un “Cercle des Patineurs’’. Des lacs de patinage, de très faible profondeur, sont creusés selon les plans de l’ingénieur Alphand. Le succès est immédiat, l’empereur et l’impératrice Eugénie viennent y patiner et de grandes fêtes sur glace y sont données.
Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.
Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.
La Sylphide : ballet en deux actes, livret, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 mars 1832.
La Tentation : ballet-opéra en cinq actes, livret de Hygin-Auguste Cavé, musique de Jacques-Fromental Halévy et Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Edouard Bertin, Camille Roqueplan, Eugène Lami, Léon Feuchère et Paul Delaroche, costumes de Louis Boulanger et Paul Lormier. Créé par Pauline Duvernay et Joseph Mazilier, le 20 juin 1832.









