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Le Ballet de l'Opéra de Paris au 19ème siècle

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3 avril 2023

Fête nocturne du patinage au Bois de Boulogne

 

ax patinage

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris le 24 janvier 1867

 

Mon bien cher Père,

Je ne m’attendais pas du tout à appendre que votre deuxième contact avec le ballet avait représenté pour vous une telle déception ! Basculer aussi brusquement des sommets poétiques d’une Sylphide aux tréfonds de l’enfer, quelle rude déconvenue en effet !

Mais où donc était passée la divine Marie Taglioni ? Tel que vous me décrivez le Docteur Véron, je l’aurais plutôt imaginé faire danser sa protégée sans relâche afin d’assurer la rentrée d’un maximum de recettes sonnantes et trébuchantes. J’ai hâte, désormais de savoir quel fut votre troisième contact avec le ballet et s’il fut propre à ranimer une flamme que la Tentation semblait avoir fait dangereusement vaciller.  

En attendant que vous me racontiez cela, ce n’est point de ballet que je vous entretiendrai, mais de patinage ! Comme vous le savez, puisque je vous en ai touché un mot à Noël, mon cher ami Saint-André et moi-même faisons depuis peu partie des heureux membres du Cercle des Patineurs, ce qui nous confère le privilège de sauter du lit chaque matin pour aller consulter le thermomètre : « Gèle-t-il un peu ? Beaucoup ? A pierre fendre ? »

A pierre fendre est notre idéal. C’est l’assurance que les lacs du Bois de Boulogne seront recouverts d’une épaisse couche de glace, solide comme la pierre et polie comme un miroir. Hélas, Paris n’est pas Saint-Pétersbourg et le froid est rarement suffisant pour permettre aux férus du patinage de s’élancer sur les lacs dûment gelés ! En désespoir de cause, on a inventé un subterfuge : des mains zélées arrosent sans relâche le gazon pelé au bord du lac et, le gel nocturne faisant son œuvre, une fine couche de glace s’offre le lendemain aux patineurs. Vite, frottons-nous les mains, nous allons enfin pouvoir chausser nos patins ! Las, il suffit que dans l’intervalle le vent saute subitement au plein sud ; la terre se détrempe, et voici la boue au lieu d’une belle surface glissante ! 

C’est à peu de chose près la malchance qui poursuivait les membres du Cercle de Patinage à l’approche de la Grande fête nocturne prévue aux alentours du 20 janvier. De froid piquant  en redoux, de gel en dégel, la date dut être reportée, tandis que les patineurs, dont votre humble serviteur, passaient par toutes les couleurs de l’espoir et du désespoir. Finalement, il fut décidé que la fête aurait lieu. Et quelle fête, mon Père, quelle féérie ! Les allées du Bois de Boulogne et le lac étaient tout illuminés. Les chênes transformés en réverbères portaient des lanternes vénitiennes éclairant les avenues regorgeant d’équipages. Des centaines de lampions brillaient dans la neige comme des vers luisants et d’innombrables torches de résine projetaient sur les arbres poudrés de blanc les clartés les plus fantastiques. A huit heures sonnantes, depuis l’île illuminée au milieu du lac, la musique des gardes de Paris éclata en joyeuse fanfare.A ce signal, dames et cavaliers, patins aux pieds, la boutonnière ou le chapeau paré d’une lanterne, s’élancèrent sur la glace, tournant, reculant, se croisant, se poursuivant tels des feux follets emportés par le vent.

Quel amusement, mon Père, de glisser ainsi parmi la foule en liesse et de patiner en cadence, tandis que la musique jouait et que des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés formant des nuages verts, rouges, orange, qui s’élevaient comme un vaste arc en ciel au-dessus du lac ! Trois mille personnes circulaient dans l’enceinte réservée, devant le chalet du club et sur la glace. On y pouvait croiser les tournures les plus excentriques, les costumes les plus divers. Grand favori, le manteau russe à triple fourrure et double collet se voyait concurrencé par les grandes toilettes rehaussées de zibelines ou de renard bleu, mais aussipar la redingote à brandebourgs et la veste suédoise ; le bonnet d’Astrakan rivalisait avec la toque écossaise ; la casquette hollandaise avec le chapeau norvégien.

On eût dit un spectacle des bords de la Neva où tout Paris eût été convié. La famille impériale était de la fête, car l’Empereur est un fin patineur et l’Impératrice ne dédaigne pas non plus les évolutions sur la glace. Etaient aussi de la partie le prince Joachim Murat, président du Cercle, le prince d’Arenberg, la princesse de Metternich, le comte Aguado, le marquis du Lau et bien d’autres, en somme la fine fleur de la société, que l’on a également coutume de croiser aux premières de la rue le Peletier.

Mais le temps filait sans qu’on y prît garde et soudain une détonation retentit, donnant le coup d’envoi à un splendide feu d’artifice. Les fusées se mirent à jaillir de plus en plus haut à l’assaut du ciel, éclatant en bouquets puis retombant mollement jusqu’à l’ultime crépitement signifiant la fin de cette fête charmante. Peu à peu, les feux cessèrent de flamboyer, les rires de fuser, la glace de miroiter, la neige de scintiller… L’heure était venue de se retirer.

Telle fut mon Père, la fête nocturne du patinage au Bois de Boulogne, dont Paris se souviendra longtemps. La tête encore pleine de rêves, je vous dis adieu et vous souhaite de vous porter le mieux du monde.

Votre fils dévoué

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne : en 1852, le Bois de Boulogne est cédé à la Ville de Paris et fait l’objet de travaux d’embellissement, selon les instructions de Napoléon III. En 1865, la Ville concède à bail un terrain situé Pelouse de Madrid, à un “Cercle des Patineurs’’. Des lacs de patinage, de très faible profondeur, sont creusés selon les plans de l’ingénieur Alphand. Le succès est immédiat, l’empereur et l’impératrice Eugénie viennent y patiner et de grandes fêtes sur glace y sont données.

 

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 mars 1832.

La Tentation : ballet-opéra en cinq actes, livret de Hygin-Auguste Cavé, musique de Jacques-Fromental Halévy et Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Edouard Bertin, Camille Roqueplan, Eugène Lami, Léon Feuchère et Paul Delaroche, costumes de Louis Boulanger et Paul Lormier. Créé par Pauline Duvernay et Joseph Mazilier, le 20 juin 1832.

 

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31 mars 2023

Un volcan grouillant de légions infernales

 

ax 1832, la Tentation

La Tentation, costume de Montjoie (rôle d'Astaroth, chef des démons) - Gravure Louis Maleuvre 

 

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 17 janvier 1867

 

Mon bien cher fils,

Puisque tu m’en as prié, j’entreprends aujourd’hui de te raconter les années glorieuses qui suivirent à l’Opéra le triomphe de la Sylphide. Pour commencer, il y eut en l’espace de deux mois une bonne dizaine de représentations de ce ballet qui faisait fureur. Le succès de Marie Taglioni devenait sans cesse plus éclatant, son astre brillait au plus haut. On ne jurait que par elle, on l’adulait, elle mettait toutes les têtes à l’envers. Les élégantes, aspirant à sa fragile et pâle apparence, adoptèrent la coiffure en bandeaux et le chapeau « sylphide ». Le blanc devint la couleur de prédilection, les ventes de mousseline, de tulle et de gaze s’envolèrent.

Cependant, comme tu le sais, Paris est avide de nouveauté et l’habile Docteur Véron, qui voulait décidément faire de l’Opéra une affaire rentable, demanda qu’on mette en place très vite un autre ballet, ou plutôt un ballet-opéra à grand spectacle, propre à faire entrer de l’argent dans les caisses. Ce fut la Tentation, dont la création, trois mois après celle de la Sylphide, fit grand bruit.

Longtemps à l’avance, la presse, orchestrée par Véron, avait tenu le public en haleine par le récit des merveilles qui se préparaient. On dut même reculer plusieurs fois la première représentation en raison des difficultés que présentaient la réalisation d’une mise en scène hors du commun et le fonctionnement d’une extraordinaire machinerie. La Tentation ne s’en faisait que plus désirer, on ne parlait plus que des splendeurs à venir.

Enfin, le 20 juin 1832, le rideau se leva sur le spectacle tant attendu, auquel avait collaboré une pléïade d’artistes reconnus : M. Cavé pour le libretto ; MM. Halévy et Gide pour la musique (le second s‘étant consacré exclusivement aux parties musicales destinées à être dansées) ; M. Coralli pour la chorégraphie ; MM. Bertin, Roqueplan, Lami, Feuchère et Delaroche pour les décorations ; MM. Boulanger et Lormier pour les costumes.

Remarque bien, mon cher fils, que je te parle de spectacle et non pas de ballet, car la Tentation était d’un genre bâtard, mi-ballet, mi-opéra, dans lequel les rôles principaux étaient tenus aussi bien par des chanteurs que par des danseurs. Ce côté hybride, que pour ma part je n’appréciai guère, fut au demeurant beaucoup décrié, aussi bien par les critiques que par les vieux abonnés fidèles à la tradition. Il fallait voir ces derniers s’assembler au foyer par petits groupes, se posant en défenseurs de l’art classique :

-          Un ballet où l'on chante c'est absurde, un opéra où certains acteurs ne chantent pas, c'est incroyable et monstrueux, déclamaient-ils à qui voulait bien les entendre.

Pour moi, jeune homme encore tout ébloui par les blancheurs idéales d’une fée vaporeuse, la Tentation fut une désillusion vertigineuse. Sans transition, je passai d’une forêt bleutée où flottait un elfe charmant, aux damnations de l’enfer où grouillaient et vociféraient des légions de démons ! Le libretto n’offrait pour moi aucun attrait. Je n’avais que faire de la tentation de l’ermite Saint Antoine en son désert, se laissant troubler plus que de raison par les charmes d’une ravissante pélerine, Marie, et s’écroulant soudain, frappé à mort par la foudre. Dès lors, l’ermite devait-il aller au paradis ou en enfer ? Fort théâtralement ressuscité, allait-il succomber aux appâts de la démone Miranda et mériter définitivement le séjour infernal, ou résisterait-il vaillamment à cette nouvelle tentation et serait-il emporté par les anges 

Tu l’auras compris, mon cher fils, une bonne partie de l’action se passait sous terre, dans les profondeurs d’un volcan grouillant de créatures infernales représentées avec un luxe de détails à faire frémir tout fidèle abonné de la rue le Peletier. Comme tout le monde, je fus ébahi par une science du costume poussée à un degré inouï et des splendeurs de mise en scène jamais encore mises en œuvre à l’Opéra, ni sans doute nulle part au monde. Je me souviens en particulier de l’effet extraordinaire des armées entières de démons se bousculant tout au long d’un immense escalier pour répondre à l'appel de leur chef Astaroth. La presse cria au miracle, se répandant en louanges sur la magnificence de la mise en scène, distribuant des éloges équitables à MM. Halévy, Gide et Coralli pour la musique et la chorégraphie.

L'interprétation avait été composée avec le plus grand soin, incluant des chanteurs de premier ordre et tout ce que l’Opéra pouvait offrir de meilleur en tant que mimes et danseurs. Dans le rôle de Saint Antoine, entièrement mimé, M. Mazilier, s’était montré particulièrement remarquable, tandis que Mlles Duvernay et Leroux furent à la fois excellentes danseuses et mimes, respectivement dans les rôles de Miranda et de Marie. Le succès, un très grand succès, fut donc au rendez-vous, ainsi que l’avait escompté l’astucieux Docteur Véron.

Cependant mon cœur assoiffé de poésie ne trouva pas son compte dans ce spectacle, qui me déconcerta plus qu’il ne me plut. Ma carrière à peine amorcée de dilettante de la danse allait-elle tourner court aussi rapidement ? Il te faudra attendre une prochaine lettre pour en savoir davantage…

Sur ce, porte-toi le mieux du monde. A bientôt, mon très cher fils !

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Bertin Edouard (1797-1871) : peintre, dessinateur, graveur et journaliste français.

Boulanger Louis (1806-1867) : peintre, illustrateur et graveur français, dessinateur de costumes.

Cavé Edmond (Hygin-Auguste ditEdmond) (1796-1852) : journaliste, auteur dramatique et administrateur français.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Delaroche Paul (Hippolyte dit Paul) (1797-1856) : peintre français.

Duvernay Pauline (Yolande-Marie-Louise dite Pauline)(1813-1894) : danseuse française à l’Opéra de Paris jusqu’en 1837.

Feuchère Léon (1804-1857) : architecte et peintre français, décorateur de théâtre.

Gide Casimir (1804-1868) : compositeur français, auteur de musiques de genre et de ballets, notamment Le Diable boiteux dans lequel s’illustra Fanny Elssler.

Halévy Ludovic (1834-1908) : dramaturge, librettiste et romancier français. Il a notamment coécrit avec Henri Meilhac le livret de Carmen.

Lami Eugène (1800-1890) : peintre, illustrateur et décorateur français. En 1832, il créa pour Marie Taglioni, qui dansait La Sylphide, un costume blanc, léger et aérien, d’un genre nouveau qui donnera naissance au tutu romantique.

Leroux Pauline (1809-1891) : danseuse française à l’Opéra de Paris de 1826 à 1837, puis de 1840 à 1844.

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Mazilier Joseph (1797-1868) : danseur et chorégraphe français. Maître de ballet à l’Opéra de Paris de 1852 à 1857.

Roqueplan Camille (Camille Rocoplan dit Roqueplan) (1803-1855) : peintre français, frère aîné de Nestor Roqueplan qui dirigea l’Opéra (1847-1854) et d’autres théâtres.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

La Sylphide : ballet en deux actes, livret, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 mars 1832.

La Tentation : ballet-opéra en cinq actes, livret de Hygin-Auguste Cavé, musique de Jacques-Fromental Halévy et Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Edouard Bertin, Camille Roqueplan, Eugène Lami, Léon Feuchère et Paul Delaroche, costumes de Louis Boulanger et Paul Lormier. Créé par Pauline Duvernay et Joseph Mazilier, le 20 juin 1832.

 

30 mars 2023

Dois-je comprendre que je suis votre digne fils ?

 

ax la source papillon

Maquette du costume d’un papillon de La Source - 1866 

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris le 14 décembre 1867

 

Mon bien cher Père,

J’ai lu avec le plus vif intérêt vos deux longues lettres, qui m’ont fait imaginer ce qu’avait dû être l’apparition saisissante et féérique de Melle Taglioni dans la Sylphide. L’art des pointes et le costume vaporeux de la ballerine sont aujourd’hui si bien dans l’habitude qu’on a peine à imaginer qu’ils sont en somme une invention récente, datant de moins de quarante années.

Votre anecdote à propos de l’infortuné « Schneitzhoeffer, prononcez Bertrand » m’a fait sourire. Mais est-elle seulement vraie ? J’ai été ému, aussi, de vous découvrir tout jeune homme, enchanté, subjugué par une irréelle fée errant dans sa forêt bleutée.

En ce qui me concerne, j’ai ressenti cette émotion si vive qu’elle semble affecter jusqu’à l’âme, non pas lors de mon premier ballet – qui fut le bien charmant Diavolina – mais lorsque nous avons vu ensemble Giselle. A mon tour, je fus envoûté par ces ombres flottant au clair de lune dans une vapeur de gaze blanche. De plain-pied j’entrai dans un monde surnaturel, où le pâle fantôme de Giselle venait tendrement secourir l’homme qui l’avait trahie. C’est vraiment alors que je me pris pour le ballet d’un engouement qui ne se dément pas. Dois-je comprendre que je suis votre digne fils ?

Quel dommage qu’on ne donne plus la Sylphide aujourd’hui, pas plus que Giselle, d’ailleurs ! En attendant, j’irai ce soir revoir encore une fois la Source, qui figure quatre fois à l’affiche ce mois-ci, assortie d’Alceste. Quand on y pense, quelle étrange coutume d’associer systématiquement un ballet avec un opéra, et d’autant plus lorsque ce ballet dure déjà plus de trois heures à lui seul !

Comme vous le savez, c’est le ballet qui a ma préférence, et cette Source, en dépit de ses longueurs et de toutes les imperfections que les critiques lui attribuent, agit sur moi comme un charme incessant. Invinciblement, que je le veuille ou non, pendant plusieurs heures d’une existence factice je suis entraîné par la musique, enchanté par les miracles qui se produisent sous mes yeux,  comblé par les évolutions les plus gracieuses de telle ou telle danseuse. Oublieux de tout, je me plonge dans la fantaisie, voltigeant sur le dos des papillons, me blottissant dans le calice des fleurs, amoureux de tous les éphémères.

Mais je serai très bientôt auprès de vous pour les fêtes, nous aurons le temps de deviser bien tranquillement au coin du feu de cette Source qui me captive, et de tous les ballets ou autres sujets qu’il vous plaira.

Adieu, mon cher père, et croyez-moi toujours votre fils dévoué.

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Schneitzhoeffer Jean Madeleine Marie (1785-1852) : compositeur français, professeur au Conservatoire, chef de chant à l’Opéra. Il composa la musique de plusieurs ballets, en particulier La Sylphide.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes Paul Lormier. Créé par Carlotta Grisi et Lucien Petipa, le 28 juin 1841.

Diavolina : ballet en un acte, livret et chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, musique de Cesare Pugni, décors de Charles Cambon et Joseph Thierry, costumes d’ Alfred Albert et Paul Lormier. Créé par Martha Mouravieff et Louis Mérante le 6 juillet 1863.

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.

 

Alceste : opéra en trois actes, de Christoph Willibald Gluck, livret de Ranieri de' Calzabigi dérivé de la pièce d'Euripide. Créé le 26 décembre 1767 au Burgtheater à Vienne et le 23 avril 1776 dans sa version française à l'Académie Royale de Musique au Palais-Royal.

 

 

30 mars 2023

A vos pieds, à vos ailes !

 

ax sylphide 2

Marie Taglioni dans La Sylphide, par Alfred Chalon

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 5 décembre 1867

 

Mon bien cher fils,

Je reviens sur ce merveilleux ballet de la Sylphide, qui fut à l’origine de ma dévotion immédiate pour une forme d’art capable de produire un spectacle aussi délicat, aussi pur et d’une intense poésie.

Le ténor bien connu, Adolphe Nourrit, avait imaginé le livret de La Sylphide en s’inspirant de façon très lointaine d’un conte de Charles Nodier, Trilby ou le lutin d’Argail, n’en gardant que l’idée d’un amour impossible entre un être humain et un esprit surnaturel. Pour la première fois, un ballet s’approchait des profondeurs de l’âme humaine, racontant l’éternelle histoire de l'homme partagé entre la terre et le ciel. Quant à Philippe Taglioni, père de la danseuse, il avait eu le génie de créer pour sa fille une chorégraphie à mille lieues de la danse telle qu’elle régnait alors à l’Opéra : plus de ces poses conventionnelles, plus de poignets cassés, de petits doigts détachés ; en un mot, rien qui sente le travail d'une profession ou les artifices d'un métier. Marie Taglioni donna l'impression d'un art qui abandonnait la routine pour remonter aux vraies sources de la beauté. Elle glissait sur ses pointes, flottait, planait, sans effort visible, avec des gestes qui semblaient se perdre dans l'infini comme si chacun de ses membres eût été porté par des ailes.

Melle Taglioni n’était pas la première à monter sur l’extrémité rembourrée de ses chaussons ; mais ce qui chez d’autres n’avait été que coquetterie un peu vaine de virtuose, devenait chez elle le moyen de représenter de façon idéale l’aérienne sylphide voltigeant au-dessus des fleurs. On dit que M. Taglioni, professeur de sa fille, l’avait entraînée jour après jour à danser sur la pointe de ses chaussons de façon si légère qu’elle ne semblât effleurer le sol qu’à peine. Il avait également exigé d’elle des bras chastes et souples et des sauts parfaitement moelleux, afin qu’elle retombât tout en douceur, ne produisant pas le moindre bruit en touchant terre. Le résultat était une façon de se mouvoir qui paraissait surnaturelle. Elle rayonnait, idéale, affranchie des lois terrestres. Théophile Gautier la compara à « une âme heureuse qui fait ployer à peine du bout de ses pieds roses la pointe des fleurs célestes ».

Le peintre Eugène Lami eut aussi une grande part dans le succès du ballet, en dépouillant la sylphide des satins pompeux et de tout l'arsenal des coquetteries léguées par le dix-huitième siècle. Tout au contraire, il avait imaginé un costume d’une irréelle et chaste simplicité ; toute de mousseline blanche bouffante et de gaze impalpable, sa robe faisait comme un nuage autour de la ballerine, l’auréolant d’une vaporeuse pureté. Pour le public ébahi, tout était neuf dans la Sylphide, jusqu’à la musique de M. Schneitzhoeffer, musique qui prit tout à coup une importance jamais atteinte dans un ballet.

A propos de M. Schneitzhoeffer, que je te conte une anecdote qui courait à l’époque. Affligé d’un nom qui n’était qu’un effroyable conglomérat de syllabes, l’infortuné musicien faisait contre mauvaise fortune bon cœur et acceptait sans sourciller que tout le Conservatoire, tout l’Opéra et tout Paris prononcent son nom « Chennecerf ». On assure même qu’il avait fait écrire sur ses cartes de visite : « Schneitzhoeffer, prononcez Bertrand » !

Il y eut encore les poétiques décorations de Cicéri, en particulier, au deuxième acte, un décor de vallée claire obscure qui semblait celui d’une ballade de Henri Heine. Ce soir de mars 1832, Melle Taglioni, à la fois par son apparence, par sa façon saisissante de danser, par le cadre dans lequel elle évoluait avec une grâce éthérée, idéalisa l’art chorégraphique et l’éleva au-dessus des perfections jusqu’alors connues. Juge donc combien ce spectacle, qui enflamma le Tout Paris de ce temps, avait tous les motifs de produire sur moi, alors si jeune homme, une impression profonde et indélébile ! J’étais en parfait accord avec Victor Hugo, qui rendit à la ballerine un hommage de poète en lui offrant un livre ainsi dédicacé : « A vos pieds, à vos ailes ».

Le ballet devint à la mode, une ère nouvelle commençait ; l’art de la danse frappait soudain les meilleurs esprits, qui y voyaient tout à coup autre chose qu’un divertissement donnant aux abonnés l’occasion d’admirer les danseuses avant de les rencontrer au Foyer. Après La Sylphide, il y eut encore à l’Opéra des années glorieuses, durant lesquelles le ballet attira les foules et scintilla comme jamais il ne l’avait fait. J’aurai l’occasion de t’en reparler.

Pour ce soir, je vais prendre un peu de repos. L’hiver est là, avec un froid qui mord déjà cruellement, mais la maison est convenablement chauffée et ma chambre rendue douillette par un bon feu.

Adieu, reçois les pensées les plus affectueuses de ton père.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Chalon Alfred Edward (1780-1860) : peintre portraitiste suisse, installé à  Londres, où il est remarqué par la reine Victoria. Il est l’auteur de célèbres gravures de danseuses.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa de nombreux pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Lami Eugène (1800-1890) : peintre, illustrateur et décorateur français. En 1832, il créa pour Marie Taglioni, qui dansait La Sylphide, un costume blanc, léger et aérien, d’un genre nouveau qui donnera naissance au tutu romantique.

Nourrit Adolphe (1802-1839) : célèbre ténor français. Il a chanté à l’Opéra de Paris de 1826 à 1836. Il écrivit aussi le livret de La Sylphide.

Schneitzhoeffer Jean Madeleine Marie (1785-1852) : compositeur français, professeur au Conservatoire, chef de chant à l’Opéra. Il composa la musique de plusieurs ballets, en particulier La Sylphide.

Taglioni Filippo (1777-1871) : danseur et chorégraphe italien, père de Marie Taglioni. A l’Opéra de Paris, il a chorégraphie plusieurs ballets pour sa fille, notamment son chef-d’œuvre, La Sylphide.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

30 mars 2023

Cette légèreté, cette noblesse, ce souffle vaporeux

 

ax sylphide

La Sylphide, Marie Taglioni, par Alfred Chalon

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 21 novembre 1867

 

Ah mon cher fils,

Si tu me demandes de te parler de mon premier spectacle à l’Opéra, je crains de ne pas en venir à bout en une seule lettre ! C’est que, vois-tu, cette première fois eut lieu à l’occasion d’une représentation historique, celle de la Sylphide, le 12 mars 1832. Après toutes ces années, je garde précisément cette date en mémoire, car elle marque pour moi une véritable révélation. Ce fut mon premier contact, non seulement avec le ballet, mais avec la poésie, le rêve, l’art, la beauté ; toutes aspirations jusqu’alors restées vagues chez moi.

Imagine ton père, jeune nigaud de dix-huit ans, ignorant de tout, frais émoulu d’un collège imprégné de strict latin. L’Opéra m’était bien inconnu, je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi m’attendre. En compagnie de mes parents, je pris place ce soir-là pour la première fois dans notre loge de la rue Le Peletier, celle que tu occupes désormais.

Sur la scène un jeune homme habillé en Ecossais dormait dans un fauteuil, quand apparut une créature exquise, voltigeant, ressemblant à s’y méprendre à ces fées d’Ecosse qui vont dansant au clair de lune et dont parle si bien Walter Scott. Son costume était d’une fraîcheur ravissante ; on eût dit qu’elle avait coupé sa robe dans une gaze de libellule et chaussé son pied de satin neigeux ; à ses épaules tremblaient deux petites ailes en plumes de paon. Bras croisés, la tête légèrement penchée, un doux sourire aux lèvres, prête à s'envoler au premier souffle, la Sylphide regardait dormir James, le jeune Ecossais.

Tandis que le jeune homme s’éveille de ses songes délicieux, l’aérienne créature se glisse dans la cheminée et disparaît comme par enchantement. Il est temps pour James de revenir à la réalité ; il doit épouser Effie et se préparer à la noce. Mais sans cesse revient la Sylphide, se glissant entre le jeune homme et sa fiancée, prenant des poses aussi coquettes qu’évanescentes. Sur la scène elle répand des charmes ineffables, de pudiques enchantements. Comment James saurait-il y résister ? Abandonnant là une Effie bien terrestre, il s’élance dans les bois à la poursuite de son rêve.

Dans la forêt flotte un demi-jour bleuâtre. L’elfe charmant erre, la pointe du pied sur la pointe d’une fleur, comme un flocon de plume transporté par le vent. C’est un doux rêve blanc, enveloppé de mousselines transparentes, une vapeur poétique dans un clair-obscur magique. Sans cesse, avec une grâce spirituelle, la mutine Sylphide échappe à James, qui s’en agace. Aussi accepte-t-il bientôt la proposition de la sorcière Madge : elle lui concocte un voile magique, grâce auquel il pourra ceindre sa fée et la tenir enfin dans ses bras. Pauvre James, ignorant qu’un rêve ne se capture pas plus qu’un papillon ! Infortunée Sylphide, convoitant comme un objet de frivolité ce voile éthéré auquel s’attache un funeste sortilège ! Pour l’heure, elle poursuit dans les airs ses jeux délicats, ses attitudes pleines de poésie, effleurant le sol d’une pointe impalpable. Quelle grâce fine et légère !

Mais voici que James réussit à prendre la fée dans les plis de l’écharpe maléfique. Hélas, ce n’est pas un nouveau jeu ! La douce sylphide sent ses ailes se détacher et tomber, et la vie avec elles la quitter. Un long regard de surprise peinée, de regret, d’abandon, de pardon ; un œil bref et triste sur ses ailes perdues ; la voici qui s’affaisse et expire en quelques soubresauts légers, laissant James seul au cœur de la forêt hostile.

Les applaudissements éclatèrent avec une force inouïe, rompant d’un coup l’enchantement qui me tenait sous son joug. Etait-ce donc cela la danse ? Cette légèreté, cette noblesse, ce souffle vaporeux ; cette envolée de la ballerine posée sur l’exquise pointe de son pied ! Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que ce ballet, la Sylphide, n’était point un ballet ordinaire, comme il s’en donnait chaque soir à l’Opéra. Tout comme moi, la salle entière avait retenu sa respiration, avait été saisie, pétrifiée, envoûtée par une poésie jamais vue sur la scène. Je venais, sans le savoir, d’assister à un spectacle qui ferait date dans l’histoire de la danse autant que la bataille d’Hernani dans celle du théâtre.

Ma prochaine lettre te parlera d’autres aspects de La Sylphide et de tous les artistes qui contribuèrent à faire de ce ballet un chef-d’œuvre. Après t’avoir dit mon enthousiasme personnel, je tenterai de t’expliquer mieux pourquoi cette œuvre rare révolutionna l’histoire du ballet.

A très bientôt, mon cher fils. Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Chalon Alfred Edward (1780-1860) : peintre portraitiste suisse, installé à Londres, où il est remarqué par la reine Victoria. Il est l’auteur de célèbres gravures de danseuses.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

Hernani, ou l’Honneur castillan : pièce de Victor Hugo, consacrant le genre du drame romantique. Elle fut représentée pour la première fois à la Comédie Française le 25 février 1830 et sa représentation déclencha la bataille d’Hernani, affrontement entre les classiques et les romantiques.

 

 

 

 

 

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6 janvier 2023

Entrée d’un artichaut portant une jeune fille

 

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Entrée d’un artichaut portant une jeune fille (Estampe Félix Y. - La Vie Parisienne, 17 novembre 1866)  

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, 3 décembre 1866

 

Mon cher Père,

Hier dimanche, je suis allé écouter un concert de musique que j’ai fort goûté. Très heureusement composé, le programme comprenait entre autres l’ouverture de la Flûte enchantée, la symphonie en la majeur de Mendelssohn, l’ouverture de Coriolan et l’exquise Invitation à la valse. Quel ballet poétique ne pourrait-on pas composer sur cette œuvre délicate de Weber ! Excellemment dirigé par M. Pasdeloup, l’orchestre, comme à l’accoutumée, a joué admirablement et je suis sorti de là de très belle humeur.

Dans votre dernière lettre, vous m’évoquiez les ballets de la Sylphide, du Corsaire et d'autres. Je me sens bien ignorant par rapport au fin connaisseur que vous êtes, et ma soif de culture chorégraphique est grande. Vous me feriez une grande faveur en me parlant des ballets et des danseurs que vous avez eu l’occasion d’applaudir depuis notre loge de la rue Le Peletier. Tout ce que vous pourrez m’apprendre me sera infiniment précieux et je vous en remercie par avance. J’aimerais aussi que vous m’éclairiez, si vous en savez quelque chose, sur le curieux terme de « rats » dont on affuble les jeunes sujets de la danse. Pourquoi des rats ? D’où vient ce nom saugrenu, presque injurieux, et qui, en apparence, a si peu de rapport avec l’objet qu’il désigne ?

Pour en revenir à la Source, il vous amusera peut-être d’avoir quelques échos de ma conversation avec mon cher ami Saint-André, d’un avis beaucoup plus mordant que le mien sur ce ballet, qu’il qualifie de « conte des mille et un ennuis ». A ses yeux, jamais ballet ne fut plus inintelligible, ronds de jambe plus ennuyeux, ni mimique plus insupportable ; aussi a-t-il fait ses délices de la caricature parue dans La Vie Parisienne du 17 novembre, que vous avez peut-être vue. Elle est en effet très drôle, se résumant à quelque chose comme :

-          Acte 1 : Entrée d’un artichaut portant une jeune fille. Entrée d’un jeune homme aux champignons qui saute au plafond et retombe sur ses pieds avec une fleur. Entrée d’une jeune fille simplement vêtue, d’une taille trop longue ; le jeune homme est épaté… Ils sortent.

-          Acte 2 : Un monsieur en manteau rouge souffle dans un requin en carton. Entrée d’une belle polonaise portant la fleur du jeune homme aux champignons. La petite Fiocre a mal aux dents, le rideau tombe.

-          Acte 3 : La scène représente une marmite, on fait la cuisine. Apparition de la jeune fille à la taille trop longue et de la belle polonaise. Tableau final : Tout le monde entre, un jeune homme sort avec une jeune fille, une dame tombe, tout le monde tombe, le rideau tombe... Bravo ! Surtout la musique.

Il faut dire que, selon Saint-André, on réduit à un seul acte des chefs-d’œuvre tels le Comte Ory pour faire place à des amusettes surannées comme la Source, ce qui est à ses yeux impardonnable car il est féru, comme beaucoup d’abonnés, d’opéra plus que de ballet. Pour moi, j’avoue mon faible pour le ballet et ne comprends pas bien le fanatisme de certains hommes d'esprit pour l’opéra exclusivement, au détriment de la danse. Il n’empêche que j’ai bien ri avec cette caricature de la Vie Parisienne, qui a, avouons-le, un fond de vérité.

J’ai eu ce matin-même de Marie-Amélie une charmante et affectueuse lettre, comme elle sait les écrire. Elle semble trouver le temps bien long parmi les nonnes de son pensionnat et je sais que de votre côté vous attendez Noël avec impatience pour retrouver votre fille chérie.

Adieu, mon père, croyez que je pense souvent à vous.

Mille respects affectionnés de votre fils.

Charles de Vaudreuil

 

Notes :  

Ferraris Amalia (1828-1904) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris à partir de 1856.   

L’Etoile de Messine : ballet en deux actes et six tableaux, livret de Paul Foucher et Pasquale Borri, musique du comte Gabrielli, chorégraphie de Pasquale Borri, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 20 novembre 1861.   

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.   

Le Comte Ory : opéra de Rossini (1828), dont le 1er acte était joué dans la même soirée que la Source, au moment de la création du ballet.

 

5 janvier 2023

Emilien prend la plume

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« La Source », maquette de costume de lutins, Mmes Sanlaville et Billard, 1866, crayon et aquarelle sur papier, Paris, BnF

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, 25 novembre 1866  

 

Mon bien cher fils, 

Trois lettres de toi arrivées l’une après l’autre, quel plaisir ! Surtout lorsqu’elles me content de façon aussi détaillée les péripéties de la création et la première représentation d’un nouveau ballet d’envergure. Que ne donnerais-je pour compter encore parmi les dilettanti de l’Opéra ! J’ai malheureusement une santé qui s’y oppose invinciblement, me retenant désormais à l’année à la Boissière. Grâce à tes lettres, mon cher fils, j’ai l’impression d’avoir assisté en ta compagnie, depuis notre loge, à la première de cette somptueuse Source.  

Le livret paraît en effet manquer un peu de clarté, comme il arrive dans les ballets, mais tu me l’as conté avec beaucoup de verve et j’imagine bien cette source miraculeuse jaillissant de sa grotte de cristal dans les magnifiques jardins du Khan de Grandjeh. Je vois danser Nouredda avec sa curieuse coiffe qu’elle a la grâce d’embellir et je crois apercevoir Melle Sanlaville, toute gentille dans son habit de lutin. Devant mes yeux, dans le Pas du Talisman, Naïla hésite à accomplir son ultime sacrifice puis s’affaisse, tandis que meurent tout autour d’elle lutins et papillons.  

Les merveilles des décorations me laissent songeur ; je n’ai certes jamais vu rien d’aussi prodigieux sur scène, quoique les machineries volantes de La Sylphide, les escaliers de feu d’Orfa, le plancher mobile de Marco Spada et surtout l’effroyable tempête et le naufrage du navire du Corsaire eussent fait sensation en leur temps. Mais ce qui me cause un vrai plaisir, c’est ce que tu écris à propos de la partition du nouveau venu, M. Delibes. Devrait-on oublier d'écouter la musique, sous prétexte que l’attention est consacrée à la danse ? Je crois, quant à moi, que la musique d’un ballet peut et doit être plus qu’un agréable accompagnement et ce jeune M. Léo Delibes semble, d’après ce que tu m’en dis, partager ce point de vue. Souhaitons qu’il écrive quelque jour une partition entière qui se puisse écouter aussi bien avec un grand ballet que détachée de lui !  

Quant au rôle de la Source, je ne suis point étonné que Melle Salvioni n’y brille pas parfaitement. Nous l’avions vue ensemble en 64, lors de ses débuts dans le rôle de Lucilla, dans La Maschera. Melle Salvioni y était bonne, mais plutôt moins que Melle Boschetti quelques mois auparavant, et aucune des deux n’était parvenue à rompre la glace qui les séparait du vrai succès. Melle Salvioni m’était apparue sous les traits d’une danseuse terre à terre, plus vigoureuse et précise que moelleuse et aérienne. Si M. Saint-Léon avait jeté son dévolu sur Grantzow, et non sur Salvioni, ce n’était pas sans raison et sans doute considérait-il que seule Adèle Grantzow aurait incarné correctement le personnage de Naïla. Quel incroyable concours de malheureuses circonstances autour de ce ballet ! Je ne me rappelle pas en avoir connu une semblable série. Pour un peu, la première de la Source eût été reculée jusqu’à la date d’ouverture de l’Exposition !   

Pour en revenir à Melle Adèle Grantzow, je me rappelle combien nous avions goûté ensemble, lors de ses débuts dans Giselle, sa légèreté, son ballon et la grâce de son exécution. C’était le 11 mai dernier, si je ne me trompe, l’une de mes dernières soirées à l’Opéra avant mon accident. Danseuse allemande, prima ballerina au Théâtre du Bolchoï après avoir été formée en partie à Paris par la grande Mme Dominique, Melle Grantzow n’est ni Elssler, ni Taglioni, ni Carlotta Grisi, mais elle défend brillamment le style aérien et c’est assurément une ballerine d’élévation, qui eût mieux que Salvioni conduit au succès ce nouveau ballet. Cependant, au fur et à mesure que je découvrais en te lisant le libretto et le rôle de Naïla, j’imaginais pour incarner la Source, non Melle Grantzow, mais Melle Amalia Ferraris, dont le talent n’est pas sans rappeler celui de Marie Taglioni.   

Par ailleurs, tu dis vrai en mentionnant qu’aucun ballet de grande envergure n’avait été créé à l’Opéra depuis longtemps. Sous ce rapport, jamais aucun ouvrage ne fut mieux nommé que La Source, car il y avait en effet sécheresse, ces dernières années, dans la production dansée à l’Opéra ! En 62, il n’y eut aucun nouveau ballet sur la scène de la rue Le Peletier. En 63, Diavolina, de MM Saint-Léon et Pugni, fut en effet bien drôle et bien charmant, enlevé avec brio par la Mouravieff. Il y avait dans ce petit ballet des pas originaux et habiles, comme le Pas de la Scarpetta et le Pas de la Niania, mais ce n’était au total qu’une fantaisie en un seul acte. La Maschera, en 64, œuvre de MM Rota et Giorza souffrait d’un livret sans nouveauté et d’une musique un peu molle. Néméa, importé de Russie par MM Saint-Léon et Minkous, ne compte pas comme une création de l’Opéra et n’avait au demeurant rien d’absolument remarquable, si ce n’est de nouveau la Mouravieff et les pas créés pour elle, curieux, piquants et expressifs. En 65, nous eûmes Le Roi d'Yvetot, encore un petit ballet en un acte, cette fois de M. Lucien Petipa, avec une musique inoffensive du marquis de Massa et de M. Labarre.   

La dernière grande création remonte donc à L’Etoile de Messine en 61, il y a cinq ans déjà. Si tu le souhaites, je te ferai une relation de ce ballet dans une prochaine lettre. Toutefois, L’Etoile de Messine elle-même tenait principalement du divertissement, bien éloigné du rêve et de la poésie d’une Sylphide, d’une Giselle ou d’une Péri. Sous ce rapport, le livret de la Source, s’il paraît un peu long et touffu, offre l’avantage de ne pas se restreindre à notre monde terrestre mais d’y mêler, comme au temps romantique, le poétique et le spirituel.   

Je ne terminerai pas ma longue lettre sans te dire combien je suis touché, mon bien cher fils, de la peine que tu t’es donnée pour moi en me narrant si minutieusement La Source, que je crois presque avoir vue à travers tes yeux.   

Reçois toute mon affection.   

Emilien de Vaudreuil 

 

Notes   

Exposition universelle de 1867 : également appelée Exposition universelle d'art et d'industrie, elle est chronologiquement la seconde exposition universelle se déroulant à Paris après celle de 1855. Elle s'est tenue du 1er avril au 3 novembre 1867 sur le Champ-de-Mars.   

Boschetti Amina (1836-1881) : danseuse italienne. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1863 à 1864. Baudelaire composa un poème  inspiré par ses débuts au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. 

Delibes Léo (1836-1891) : compositeur français, auteur notamment de la musique des ballets Coppélia et Sylvia. 

Dominique Mme, née Lasciat (née en 1820) : d’abord danseuse à l’Opéra, elle y devint de 1853 à 1879 un professeur très renommé. Epouse du musicien Dominique Venetozza, elle adopta en tant que professeur le prénom de son mari. 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne, grande interprète du ballet romantique et rivale de Marie Taglioni. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1834 à 1839 et remporta notamment un triomphe dans la cachucha du Diable boiteux (1836). 

Ferraris Amalia (1828-1904) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris à partir de 1856. 

Giorza Paolo (1832-1914) : compositeur italien. 

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868. 

Grisi Carlotta (1819-1899) : danseuse italienne, grande interprète du ballet romantique. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1841 à 1849, où elle créa le rôle de Giselle (1841). 

Labarre Théodore François Joseph (1805 - 1870) : harpiste et compositeur français. 

Massa Alexandre Philippe, marquis de (1831-1910) : auteur dramatique et compositeur français, chargé par l’impératrice Eugénie de concevoir les divertissements de la cour. 

Minkus Léon (1826-1917) : compositeur autrichien de musique de ballet, violoniste et professeur de violon. 

Mouravieff (ou Mouravieva) Martha (1838-1879) : danseuse russe. Elle se produisit à l’Opéra de Paris en 1863. 

Pugni Cesare (1802-1870) : compositeur italien ayant écrit la musique d’un très grand nombre de ballets chorégraphiés par Jules Perrot, Arthur Saint-Léon et surtout Marius Petipa. 

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia. 

Salvioni Guglielmina (née en 1842) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1864 à 1867. 

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1927 à 1937, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et une des plus grandes ballerines romantiques.   

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 12 mars 1832. Au deuxième acte, des sylphides suspendues à un filin volaient au-dessus de la scène. 

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 28 juin 1841. 

La Péri : ballet en deux actes, livret de Théophile Gautier, musique de Johann Friedrich Franz Burgmüller, chorégraphie de Jean Coralli, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 17 juillet 1843. 

Orfa : ballet en deux actes, livret de Henry Trianon, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère  représentation à l’Opéra rue Le Peletier, 29 décembre 1852. Au second acte apparaissait un immense escalier flamboyant, descendant des cintres à la scène, conduisant à la demeure volcanique du dieu Loki. 

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’ Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique. 

Marco Spada ou la Fille du bandit : ballet en trois actes et six tableaux, livret d’Eugène Scribe, musique de Daniel-François-Esprit Auber, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 1er avril 1857. Au dernier acte, la scène, où dansaient des villageois, se soulevait tout à coup, tandis qu’au-dessous apparaissait la grotte où venait mourir Marco Spada.  

L’Etoile de Messine : ballet en deux actes et six tableaux, livret de Paul Foucher et Pasquale Borri, musique du comte Gabrielli, chorégraphie de Pasquale Borri, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 20 novembre 1861.  

Diavolina : ballet en un acte, livret et chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, musique de Cesare Pugni, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 6 juillet 1863.  

La Maschera : ballet en trois actes et six tableaux, livret de Henri de Saint-Georges musique de Paolo Giorza, chorégraphie de Giuseppe Rota, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 19 février 1864. 

Néméa : ballet en deux actes, livret d'Henri Meilhac, Ludovic Halévy et Arthur Saint-Léon, musique de Minkus, chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 11 juillet 1864. 

Le Roi d’Yvetot : ballet en un acte, livret de Philippe de Massa, musique du marquis de Lassa et de Théodore Labarre, chorégraphie de Lucien Petipa, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 29 décembre 1865. 

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.

 

4 janvier 2023

Une Source un peu trop habillée

 

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La Source, Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1856. Musée d’Orsay

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien 

Paris, 15 novembre 1866

Mon cher Père,

J’en viens sans tarder à la musique de la Source. Curieusement, on a demandé à deux compositeurs d’en écrire chacun une moitié. On eût pu confier l’œuvre entière M. Delibes, dont la partie, c'est-à-dire le deuxième acte et le premier tableau du troisième, fait un singulier contraste avec celle de M. Minkous. Autant celle-ci est correcte et distinguée, autant celle-là est brillante et audacieuse. M. Delibes a recherché avant tout la couleur locale ; les harmonies sont pleines de fraîcheur, l'orchestration souvent originale et hardie. J’ai particulièrement aimé, dans le deuxième tableau, une polka dont le motif est souvent répété et un joli andante. Gageons que, la prochaine fois, la partition entière d’un nouveau ballet sera confiée à M. Delibes et qu’il s’y illustrera de manière éclatante.

La fable du ballet nouveau et la musique de MM. Minkous et Delibes servent de canevas aux broderies de la danse conçues par M. Arthur Saint-Léon, un maître habile. Les diverses évolutions des personnages, les pas et les ensembles, sont réglés avec art. Au premier acte, on admire successivement le pas du Hamac, dessiné pour huit danseuses caucasiennes, et le pas de la Guzla, l’un des plus jolis du ballet, réservé à Nouredda. Au second acte, nous avons le pas des Favorites, plein de couleur orientale, le gracieux pas des Voiles, puis un divertissement brillant et un pas d’action. Le troisième acte est formé par le pas du Talisman - une chorégraphie très touchante pour Naïla seule - et le final, un très joli ensemble où l’on retrouve les éphémères, les papillons, les farfadets et les dryades de l’introduction. Fort heureusement, le rôle de Djémil est surtout mimé, car il est interprété par M. Mérante, qui ne danse plus beaucoup.

Arrivé à ce point, je me doute, cher Père, que vous brûlez de savoir comment Melle Salvioni s'est comportée. Cette jeune Italienne, dont on dit souvent merveille, n’avait jamais eu l’occasion de répéter La Source avec M. Saint-Léon. J’ai relevé chez elle, qui est une grande et svelte personne, une vigueur et une fermeté de pointes remarquables, de la correction et surtout de l'ampleur dans sa danse. C’est également une comédienne sensible, mimant avec une touchante vérité le désespoir de la nymphe qui consent à donner sa vie pour le bonheur de Djémil. J’oserai néanmoins dire que je trouve à Melle Salvioni un talent trop terrestre pour celle qui est, après tout, une fée aquatique. J’aurais aimé dans son allure et dans ses poses quelque chose de plus moelleux, de plus fluide, de plus ondoyant. Quoiqu’il en soit, la salle n’a pas semblé s'arrêter à ces considérations et a applaudi la danseuse avec enthousiasme.

Mlle Fiocre, bien qu’ayant relativement peu à danser dans le rôle de Nouredda, a été très acclamée également. Sa morbidezza dans le pas de la Guzla est réellement admirable et sa beauté est telle qu’elle réussit à embellir son curieux costume : un fourreau qui l’enferme de haut en bas et un engin extraordinaire qu’elle porte sur la tête, un bonnet carré d’une grâce que je vous laisse imaginer. Le rôle du lutin Zaël est une délicieuse création, qui a valu à la charmante et mutine Melle Sanlaville un succès dont elle doit être heureuse. Melle Marquet est fière et très effrayante en bohémienne, Melle Baratte très belle sous ses gazes légères de favorite. A défaut de danser, M. Mérante mime avec beaucoup de vigueur Djémil, ce jeune chasseur qui se conduit comme un pas grand-chose, qui sait que la vie de Naïla est attachée à la possession de la fleur magique et qui, sans hésiter, lui demande de se sacrifier pour sa rivale.

Un autre grand succès de la soirée, un peu inattendu car elle n’avait qu’un simple pas de divertissement à danser, a été pour Melle Léontine Beaugrand. Il est vrai qu’elle a fait de ce pas un petit chef d’œuvre de légèreté, de verve, de précision et de fini. C’était réellement exquis, menu, délicat comme un travail de dentelle, sur une musique des plus spirituellement rythmées de M. Delibes. Melle Beaugrand a été bissée et ce n’était que justice.

S’il vous reste un peu de patience, je vous dirai encore un mot des costumes. A l’énoncé du nom de ce ballet, je m’étais pris à rêver d’une idéale déesse dans le simple appareil de sa beauté naturelle, telle la célèbre Source peinte par M. Jean-Dominique Ingres. Cependant, un instant de réflexion m'avait suffi pour me convaincre que cette chaste nudité était peu probable à l'Opéra. Sur la scène, la Source apparut avec un maillot et quatre jupes, de fort jolies jupes au demeurant, dessinées par MM. Paul Lormier et Alfred Albert. D’autres que moi, néanmoins, avaient dû rêver d’une absence de costume, car tous les regards se portaient sur la première loge découverte, où se tenait M. Ingres. Et lui-même que pensait-il des jupes de cette autre Source ? Hormis le trop couvrant vêtement de Naïla et le peu gracieux habit de Nouredda, les autres sont des chefs d’œuvre, chacun dans leur genre, jusqu’aux beaux haillons pailletés de la bohémienne. Le lutin Zaël déploie de grandes ailes bleues moirées de noir et d’argent ; la Guêpe et le Grand Paon de nuit sont rendus à merveille ; Mozdock le Caucasien porte un bonnet pointu et une robe du plus terrifiant effet.

Au final, je retiendrai de La Source en premier lieu la musique de M. Delibes, en second lieu les décorations merveilleuses et les machineries fastueuses. Par contre, la vraie fée de la source est encore à trouver. Mais peut-être aurons-nous la chance de revoir un jour ce ballet avec Melle Grantzow, qui, plus aérienne, saurait mieux que Melle Salvioni faire passer les longueurs du livret ?

Je crains d’avoir été fort bavard. J’espère que vous n’êtes pas trop désappointé par ma plume encore peu habile à rendre toutes les nuances d’un ballet.

Donnez-moi vite de bonnes nouvelles de votre santé.

Votre fils attentionné.

Charles de Vaudreuil

 

Notes  

Albert Alfred (1814-1879) : Artiste dramatique français, peintre, dessinateur et dessinateur des costumes à l'Opéra de Paris. 

Beaugrand Léontine (1842-1925) : danseuse française de l’Opéra de Paris, élève de Mme Dominique et de Marie Taglioni. 

Delibes Léo (1836-1891) : compositeur français, auteur notamment de la musique des ballets Coppélia et Sylvia. 

Fiocre Eugénie (1845-1908) :danseuse française de l’Opéra de Paris, réputée pour sa beauté. Elle interpréta souvent des rôles masculins, en travesti, comme il était de coutume à l’époque.  

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868. 

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875. 

Marquet Louise (1834-90) : danseuse française de l’Opéra de Paris au XIXème siècle. Ses sœurs Delphine et Mathilde étaient également danseuses à l’Opéra. 

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé. 

Minkus Léon (1826-1917) : compositeur autrichien de musique de ballet, violoniste et professeur de violon. 

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia. 

Salvioni Guglielmina (née en 1842) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1864 à 1867. 

Sanlaville Marie (1847–1930) : danseuse française de l’Opéra de Paris. Elle interpréta souvent des rôles masculins, en travesti, comme il était de coutume à l’époque. 

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.

 

 

4 janvier 2023

Enfin la première de La Source !

 

ax fiocre source

   Mademoiselle Fiocre dans le ballet La Source - Edgar Degas, 1867

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien  

 

Paris, 13 novembre 1866 

Mon cher Père,

 Au grand soulagement de tous, rien n’est venu s’opposer à ce que La Source fût enfin donnée hier soir. Je m’empresse donc de venir vous narrer cette première depuis si longtemps espérée. Vous êtes, Père, un fin connaisseur de ballet et je ne suis moi-même qu’un tout récent amateur, encore peu versé dans l’art chorégraphique. Aussi, j’espère que vous pardonnerez mes maladresses. Mon but n’est que de vous distraire et de vous faire plaisir.  

Je vous dirai pour commencer, qu’en dépit de son nom, la touchante fantaisie imaginée par MM. Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon n’apparaît pas tout d’abord d’une limpidité parfaite. Avec l’aide du libretto, on soupçonne un drame qui doit se passer dans quelque région de montagnes exotiques, le Caucase, m’apprend-on. Dans un paysage vaporeux, une source coule, environnée de lutins, d’éphémères, de papillons, de tout un joli peuple de ballerines ailées, plus ravissantes les unes que les autres. De cette source, Naïla est la fée, l’esprit gracieux, l’âme du ballet. Tandis que le chasseur Djémil vient se désaltérer dans le courant de l’onde pure, Morgab, une bohémienne savante dans l’art des sortilèges, prétend faire tremper dans la source je ne sais quelle herbe vénéneuse. Courroucé, Djémil arrache à la main sacrilège sa funeste salade et préserve la pureté de l’eau claire, gagnant ainsi la reconnaissance de Naïla.  

Une caravane entre dans la clairière, un cortège superbe de grandeur orientale, escortant le palanquin d’une jeune beauté en route vers le harem du Khan de Grandjeh. Mozdock, un caucasien en habit terrifiant, est chargé de mener à bon port sa sœur Nouredda, voilée comme il se doit. La caravane fait halte, Nouredda se délasse dans un hamac, danse un admirable « Pas de Guzla » et soudain :  

- Je voudrais bien cette jolie fleur ! s’écrie-t-elle en montrant une fleur étincelante là-haut, sur un rocher dressé au bord d’un gouffre.  

Pas un des farouches Caucasiens pour se risquer à satisfaire à ce caprice ! Seul Djémil se précipite pour escalader en gymnaste l’abrupt rocher et offrir, au péril de sa vie, la fleur éclatante à Nouredda. Après ce beau geste héroïque, une honnête récompense n’est-elle pas de mise ? Djémil soulève prestement un coin du voile et contemple le visage de la belle qu’il aime déjà. Crime ! Outrage aux mœurs caucasiennes ! Le courroux de Mozdock et de ses acolytes ne connaît pas de bornes et voici l’impudent chasseur proprement ficelé, abandonné à son sort. La douce Naïla, dont le cœur de nymphe bat en secret pour Djémil, apparaît à point pour le délivrer et s’enquiert aimablement de ce qu’elle peut faire pour lui :  

-          M’aider à me venger de ces infâmes et à retrouver cette jeune fille si belle ! répond Djémil, sans même s’aviser de la beauté délicate de Naïla.

  Faisant taire ses propres sentiments, la bonne fée met avec un soupir son pouvoir à la disposition du beau chasseur qui la dédaigne. Elle prête au jeune homme son lutin Zaël et les envoie tous les deux au palais du Khan, où elle promet de les rejoindre plus tard. Quant à la fleur, finalement jetée à terre par l’inconstante Nouredda, c'est un talisman auquel est liée la vie de Naïla. Avec cette fleur, on peut tout. Naïla, me direz-vous, eût pu utiliser cette magie pour s’attacher le cœur de Djémil. Mais que serait un ballet sans amours contrariées ?  

Voici les jardins du Khan de Grandjeh, un très beau décor où tout n’est que massifs luxuriants et fleurs semblables à des pierreries. Rongé d’impatience, le Khan aux moustaches grandioses est insensible aux grâces de sa favorite Dadjé et de ses odalisques vêtues de gaze transparente. Enfin la trompette sonne, la caravane arrive. A peine descendue de son palanquin, Nouredda éblouit le vieux Khan, ravi par tant de beauté. Pour elle, il fait danser par ses houris le « Pas des Voiles » et celui des Fleurs. Mais voici que sonne de nouveau la trompette, annonçant cette fois Djémil et le lutin Zaël, venus offrir de riches présents à la nouvelle fiancée. Parmi la diversité des cadeaux, Nouredda remarque la fleur qu’elle a tout à l’heure dédaignée et veut la reprendre. Plus preste qu’elle, Djémil s’empare du talisman, le jette dans un buisson, et –miracle ! - un rocher s’ouvre, laissant apparaître Naïla jaillissant d’un jet d’eau. Tout à l’heure fou d’amour pour sa nouvelle favorite, le Khan au cœur volage brûle à présent pour la nymphe parée de charmes féériques ! Nouredda, son frère et son cortège sont honteusement chassés. Djémil est vengé.  

Le rideau se lève maintenant sur la tente étrange de Morgab, éclairée par un rayon de lune et les dernières lueurs d’un feu qui s'éteint. Humiliée, la fière Nouredda est venue là ourdir à son tour des plans de vengeance et complote avec la bohémienne. Ici les choses ne se comprennent pas tout à fait clairement, mais on voit Djémil survenir et emporter dans ses bras Nouredda tombée en pâmoison, que la vie semble fuir lentement. Eperdu, Djémil supplie Naïla d’utiliser les pouvoirs de la fleur pour faire revenir à elle celle qu’il aime. Ce moment du ballet est réellement touchant : Naïla hésite, car en donnant la fleur, c’est sa propre vie qu’elle donne. Mais ne veut-elle pas, par-dessus tout, que Djémil soit heureux ? Son sacrifice accompli, Naïla s’affaisse doucement, tandis que se tarit la source et que meurent tout autour fleurs, farfadets et papillons. Fin triste et gracieuse, tandis que les deux nouveaux amants s’éloignent, ingrats et enlacés. Quand et comment Nouredda est-elle tombée à son tour amoureuse de Djémil ? Cela demeure un mystère.  

Cher Père, vous connaissez maintenant l’émouvante histoire de la fée Naïla. Ce que vous n’imaginez pas encore, ce sont les indescriptibles splendeurs de la mise en scène. Il me semble que la Source fera date dans l’histoire de la danse à cause de tous les effets nouveaux qu’on a déployés pour ce ballet. Le premier tient du prodige : comme annoncé, l’eau a coulé vraiment sur la scène de la rue Le Peletier ! Une source a jailli hier soir : au premier acte, parmi les rochers, les lianes enchevêtrées et les grappes de fleurs colorées ; au second acte, au milieu d’une fontaine en cristalleries de Baccarat scintillant de mille feux ! Quelle grandeur ! Quel faste ! On vit encore un vrai cheval marcher au pas à côté des danseurs, et aussi des fumées étourdissantes et des exploits de machineries, comme ce rocher qui s’ouvre pour faire apparaître Naïla. Les décorations de MM. Despléchin et Lavastre - pour le premier, deuxième et quatrième tableau - et de MM. Rubé et Chaperon - pour le troisième tableau - sont elles-aussi aussi d’une splendeur merveilleuse.

 Voici pour finir les noms des principaux danseurs qui ont interprété le ballet : Melle Guglielmina Salvioni dans le rôle de Naïla et Melle Eugénie Fiocre dans celui de Nouredda ; Melle Marquet dans le rôle de Morgab, Melle Sanlaville dans celui de Zaël, Melle Baratte dans celui de Dadjé, favorite du Khan ; MM. Mérante, Coralli et Dauty, respectivement dans les rôles du chasseur Djémil, de Mozdock et du Khan.  

Je m’aperçois que j’ai déjà été bien long. Je ne soupçonnais pas, mon Père, que raconter le livret et le cadre d’un ballet prît une lettre entière. Aussi, de crainte de vous lasser avec cette première tentative malhabile, arrêterai-je là ma narration d’aujourd’hui. Demain, je vous parlerai de la musique de MM. Minkous et Delibes, et surtout de l’interprétation de Melles Salvioni et Fiocre et des autres danseurs.  

Votre fils dévoué.  

Charles de Vaudreuil

 

Notes   

Chaperon Philippe (1823-1906) : peintre et décorateur de théâtre.  

Coralli Jean (1779-1854) : : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.  

Despléchin Edouard (1802-1871) : peintre et décorateur de théâtre.  

Fiocre Eugénie (1845-1908) : danseuse française de l’Opéra de Paris, réputée pour sa beauté. Elle interpréta souvent des rôles masculins, en travesti, comme il était de coutume à l’époque.  

Lavastre Jean-Baptiste (1839-1891) : peintre et décorateur de théâtre.  

Marquet Louise (1834-90) : danseuse française de l’Opéra de Paris au XIXème siècle. Ses sœurs Delphine et Mathilde étaient également danseuses à l’Opéra. 

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé.  

Nuitter Charles (1828-1899) : dramaturge et librettiste français, archiviste à l’Opéra de Paris.  

Rubé Auguste Alfred (1815-1899) : peintre et décorateur de théâtre.  

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia.  

Salvioni Guglielmina (née en 1842) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1864 à 1867. 

Sanlaville Marie (1847–1930) : danseuse française de l’Opéra de Paris. Elle interpréta souvent des rôles masculins, en travesti, comme il était de coutume à l’époque. 

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.

Guzla : petit instrument à corde frottée.  

3 janvier 2023

Le pied de Melle Salvioni sera-t-il guéri ?

 

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 Melle Guglielmina Salvioni

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, 10 novembre 1866

 

Mon cher père,

Nous sommes à deux jours de la première de La Source, le nouveau ballet de M. Saint-Léon, qui devrait être donné lundi soir à l’Opéra. J’emploie le conditionnel, car, après une longue série de mauvaises fortunes, on redoute quelque incident nouveau, on frémit à l’idée d’un imprévu qui viendrait compromettre une fois de plus la représentation du 12.

Depuis des mois on annonçait La Source, mais les contretemps se succédaient sans discontinuer. Pour commencer, Melle Adèle Grantzow, choisie par M. Saint-Léon pour interpréter le rôle titre de son ballet, se tordit la cheville pendant une répétition. Puis il fut décidé d’ajouter un troisième acte à La Source, qui devait initialement n’en compter que deux. Il devint rapidement assuré que la première ne pourrait avoir lieu, dans le meilleur des cas, que début septembre. Hélas Melle Grantzow, artiste des Théâtres impériaux de Russie, devait regagner Saint-Pétersbourg peu après cette date ! L’Opéra espérait négocier pour obtenir un prolongement de son congé, mais cela échoua. Finalement, mi-août, Saint-Léon lui-même fut rappelé à Saint-Pétersbourg, pour y reprendre plus tôt que prévu ses fonctions de chorégraphe et de maître de ballet, afin de préparer des festivités en l’honneur du mariage du Tsarévitch.

Il fut décidé que Melle Salvioni prendrait le rôle initialement dévolu à Melle Grantzow et que M. Lucien Petipa remplacerait M. Saint-Léon pour les dernières répétitions. Fort inquiet, n’ayant pas en la danseuse remplaçante la confiance qu’il accordait à sa protégée Melle Grantzow, le chorégraphe envoyait de Russie ses implorantes recommandations :

- Si mon groupe glissé de la quatrième scène est trop difficile à reproduire tel que je l’avais prévu, que Melle Salvioni ne le tente pas. Au moins je pourrai l’utiliser une autre fois !

Je ne sais si notre danseuse étoile avait réussi à maîtriser le groupe glissé, lorsqu’un bruit courut parmi les abonnés : une blessure au pied l’empêcherait peut-être de danser ! Aujourd’hui, le pied de Melle Salvioni va mieux, mais qui peut dire ce qui arrivera demain ? Chacun retient son souffle…

On annonce avec La Source l’œuvre chorégraphique la plus importante, le ballet le plus grandiose présenté à l’Opéra depuis plusieurs années. En effet les ballets de La Maschera, de Néméa et du Roi d’Yvetot, que nous avons eu le plaisir de voir ensemble ces dernières années, depuis notre loge de la rue Le Peletier, ne nous avaient pas laissé l’impression de chefs-d’œuvre. Diavolina, en revanche, le tout premier ballet auquel vous m’avez conduit il y a trois ans déjà, était vraiment charmant ; je garde un souvenir très vif de Melle Mouravieff, qui y déployait une verve, une correction et une grâce exquises.

Le chorégraphe de la Source, M. Arthur Saint-Léon, est le même que celui de Diavolina, ce qui est de bon augure. Le nouveau ballet offre en outre une combinaison qui donne beaucoup d’espoir, M. Saint-Léon ayant découvert deux collaborateurs avec lesquels il lui a plu de travailler : pour le livret, M. Charles Nuitter, riche amateur de théâtre et archiviste de l’Opéra ; pour la musique, M. Léo Delibes, un second chef de chant, jeune compositeur qu’on dit pourvu d’un talent de mélodiste brillant. Mais sans doute a-t-on jugé M. Delibes trop inexpérimenté encore pour lui confier en totalité la partition ? Il fut décidé qu’il composerait le deuxième acte en entier et le premier tableau du troisième acte, tandis que le premier acte et la fin du troisième seraient écrits par Monsieur Minkous, qui a déjà fait ses preuves dans la musique de ballet, dans Néméa en particulier.

On murmure aussi qu’en prévision de l’Exposition Universelle des effets de machinerie extraordinaires viendront agrémenter le nouveau ballet et même - ô prodige ! - qu’on verra de l’eau couler vraiment sur scène au lieu d’une source de carton-pâte ! A l’heure où le précieux liquide commence à arriver jusque dans les hôtels et les appartements, remplaçant les porteurs d’eau, rien n’est impossible me direz-vous. Voir couler une vraie source rue le Peletier est tout de même un point qui attise toutes les curiosités !

Je connais votre intérêt pour ce nouveau ballet et combien vous êtes désappointé de ne pas pouvoir assister à sa représentation. Puisque l’état de votre santé vous retient désormais à la Boissière, je tenterai d’alléger votre déception en vous contant le spectacle par le menu dès que je l’aurai vu lundi… si quelque contretemps nouveau ne survient pas d’ici là.

A très bientôt donc. Portez-vous bien mon cher Père.

 

Votre fils respectueux

Charles de Vaudreuil

 

Notes  

Exposition universelle de 1867 : également appelée Exposition universelle d'art et d'industrie, elle est chronologiquement la seconde exposition universelle se déroulant à Paris après celle de 1855. Elle s'est tenue du 1er avril au 3 novembre 1867 sur le Champ-de-Mars.

Delibes Léo (1836-1891) : compositeur français, auteur notamment de la musique des ballets Coppélia et Sylvia.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Minkus Léon (1826-1917) : compositeur autrichien de musique de ballet, violoniste et professeur de violon.

Mouravieff (ou Mouravieva) Martha (1838-1879): danseuse russe. Elle se produisit à l’Opéra de Paris en 1863.

Nuitter Charles (1828-1899) : dramaturge et librettiste français, archiviste à l’Opéra de Paris.

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia.

Salvioni Guglielmina (née en 1842) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1864 à 1867.  

Diavolina : ballet en un acte, livret et chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, musique de Cesare Pugni, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 6 juillet 1863.

La Maschera : ballet en trois actes et six tableaux, livret de Henri de Saint-Georges musique de Paolo Giorza, chorégraphie de Giuseppe Rota, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 19 février 1864.

Néméa : ballet en deux actes, livret d'Henri Meilhac, Ludovic Halévy et Arthur Saint-Léon, musique de Minkus, chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 11 juillet 1864.

Le Roi d’Yvetot : ballet en un acte, livret de Philippe de Massa, musique du marquis de Lassa et de Théodore Labarre, chorégraphie de Lucien Petipa, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 29 décembre 1865.

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, 1ère représentation à l’Opéra rue Le Peletier le 12 novembre 1866.

 

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Le Ballet de l'Opéra de Paris au 19ème siècle
  • En 1866 commence une correspondance imaginaire entre un fils et son père, ayant pour commune passion le ballet. Charles partage ses enthousiasmes de tout jeune abonné à l’Opéra de Paris avec son père Emilien
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